L'homosexualité en province

Comme convenu nous publions ce second et dernier article sur l’homosexualité, dont l’avis fera, peut-être, lever l’incompréhension ou la mauvaise interprétation du premier qui, rappelons le, est un avis, celui d’un médecin, le Dr Raymond Johnson.

Une surprenante rencontre avec des personnes que l’on connaît mal, Gare aux idées préconçues... Il y a un peu plus de 20 ans, la communauté homosexuelle s’est retrouvée exposée au grand jour avec la découverte du Sida. Elle est d’ailleurs toujours systématiquement associée à ce terrible fléau depuis lors, pas forcément à juste titre comme nous le verrons plus loin. La création des gaypride, l’explosion de «coming out» de personnalités de la politique ou du showbiz, quelques films à succès (Les nuits fauves, Gazon maudit, Pédale douce, L'homme est une femme comme les autres, La folle histoire d'amour de Simon Eskenazy), et enfin l’adoption du Pacs ont contribué à une certaine acceptation d’un état de fait de la part de l’ensemble des citoyens français: oui, l’homosexualité existe et non, les homosexuels ne sont pas des psychotiques ou des pervers. Pourtant: l’homosexualité est encore un sujet tabou dans notre société et beaucoup d’entre nous ressentent un certain malaise en présence d’un ou d’une homosexuelle. Ce malaise se transforme hélas souvent en dégoût chez bon nombre de Français: pour preuve, «pédé» est l’une des injures que l’on entend le plus souvent dans la rue. C’est dire le peu de sens d’analyse des Français. Quoiqu’il en soit, les homosexuels demeurent quelque peu en marge de la société française, et il n’est pas si loin le temps où un certain gouvernement collaborationniste contribuait à l’envoi dans les camps d’extermination de toute personne reconnue ou désignée comme homosexuelle. A Paris bien sûr, les homosexuels ont réussi à s’intégrer, à force de s’imposer, à la société civile. Que ce soit dans le quartier du Marais (ghetto doré?) ou ailleurs dans la capitale, il n’est pas beaucoup plus difficile pour une personne homosexuelle de se loger, de travailler et de se divertir. Mais qu’en est-il en Province? C’est ce que nous avons voulu savoir. Plus de 120 homosexuels homme et femme (célibataires, pacsés ou en union libre), âgés de 20 à 63 ans, ont accepté de répondre à nos questions. Il va de soi que l’on ne peut généraliser les résultats de cette enquête à toute la communauté homosexuelle de province. Cependant cette enquête met à mal quelques-unes des idées préconçues que nous nous faisons des habitudes et sentiments de ces gens que nous côtoyons souvent sans le savoir.

Tout commence à l’adolescence

La première idée reçue consiste à croire que l’on devient homosexuel par dépit ou suite à une déception amoureuse…En majorité, les personnes interrogées nous disent avoir découvert leur homosexualité à l’adolescence, entre 14 et 17 ans. Beaucoup précisent même avoir «ressenti» quelque chose au tout début de la puberté, voire dès l’enfance. Les plus âgés (40 ans et plus) ont souvent eu une expérience hétérosexuelle, parfois très longue, et disent avoir découvert leur homosexualité après un divorce, une rupture sentimentale. Une fois encore, nous sommes surpris de constater que nombreux sont ceux qui précisent alors que leur homosexualité était en fait latente et n’attendaient qu’un déclic pour se révéler à eux. Il est arrivé, de façon exceptionnelle, que l’homosexualité soit la cause de la fin d’une vie de couple hétérosexuel. Malgré Mai 68 et la libération sexuelle qui a inondé le monde au début des années 70, le carcan des traditions a souvent étouffé la réalité des attirances. En conséquence, s’avouer à soi-même sa propre homosexualité est longtemps demeuré impensable à une époque où l’homosexualité était considérée comme une maladie honteuse. Il fallait donc mettre cette facette de sa personnalité de côté, il fallait avoir une vie dite «normale», se marier et avoir des enfants. L’époque a donc fourni beaucoup de clients aux psychologues, marchands d’antidépresseurs et autres cafetiers. Papy Sigmund avait du pain sur la planche! Vous avez dit évolution? Evidemment, les temps changent. Grâce au profond travail de quelques associations, et peut-être à quelques revendications musclées, il semble plus facile aujourd’hui d’accepter son homosexualité, même si les autres vous font parfois sentir votre "différence". Cependant le problème demeure délicat pour les adolescents. Chacun sait la dureté dont font parfois preuve les jeunes entre eux. La période de l’adolescence est toujours difficile à passer chez les tous les garçons et les filles. Mais imaginez un peu ce que peut vivre un jeune qui découvre dans le même temps sa sexualité et son homosexualité. Allons encore un peu plus loin et imaginez à présent la difficulté d’aborder la "chose" avec son entourage. Pas facile. Certains en ont parlé uniquement aux parents ou aux amis. D’autres aux parents et aux amis. D’autres enfin ont fait état de leur homosexualité à tout leur entourage: boulot, amigos, frérots. Sans toutefois aller jusqu’à la revendication, comme le précise Thibaud, 22 ans: "Je n’ai rien à cacher à mon entourage, mais je ne suis pas du genre provoque. Je dois avouer que les filles sont plus compréhensibles que les garçons, toujours prêts à vanner. Et ça devient vite lourd". Le "coming out" qui semble de rigueur aujourd’hui à Paris n’est toujours pas à l’ordre du jour en Province. Et si ce sont les jeunes homosexuels qui en parlent le plus, c’est sans doute parce que la génération des 20 ans fait preuve d’une plus large ouverture d’esprit vis-à-vis de ses concitoyens. Quand on baigne dans les différences depuis l’école communale, on accepte mieux l’autre tel qu’il est. Une fois de plus, les jeunes montrent qu’ils n’ont pas tous les défauts du monde, loin s’en faut!

Machos contre homos!

Même si notre société évolue, les homosexuels ne voient pas la vie en rose. En Province, surtout dans les petites villes, l’homosexuel est encore pointé du doigt On chuchote sur son passage, on raille, on fustige. Rarement en face. On a beau jouer les bourgeois «bon chic bon genre», on n’en a pas moins gardé ce bon vieux vice paysan qui consiste à exhumer et critiquer le plus petit travers du voisin. A ce jeu-là, les hommes sont particulièrement doués et féroces. Leurs victimes? Des homosexuels hommes. Pour quelle raison? D’abord parce que les femmes sont tellement discrètes quant à leur sexualité (mises à part les bourges qui s’offrent tout ce qui marche sur trois pattes) que l’ont ne saurait faire la différence entre une hétéro et une goudou (lesbienne pour les intimes). Mais surtout parce que l’homosexualité touche le mâle homo sapiens sur un point ultra sensible: son machisme cro-magnonesque. Tu seras un homme, un vrai, mon fils. Et pour cela, tes élans sexuels ne s’adresseront qu’à une femme. Ou à défaut, à une chèvre.

A l’A.i.d.e.s!

Quand on éprouve quelques difficultés relationnelles avec ses contemporains, il arrive souvent que l’on se tourne vers le milieu associatif. La France est le pays qui possède le secteur associatif le plus important et le plus actif. Et cela, dans tous les domaines. De nombreuses associations évoluent dans le secteur homosexuel. On trouve une association d'homosexuels jusque dans les plus petites villes de province. En abordant ce sujet, nous nous sommes trouvés face à un étonnant paradoxe: si 97% des personnes interrogées disent connaître les associations homosexuelles de leur région, seules deux d’entre elles assurent avoir fait appel à leurs services, aucune n'est adhérente à une association, et une seule avoue avoir l’intention de faire partie de l’une d’elles. Les autres affirment ne voir "aucune utilité à les contacter". D’ailleurs, même si certains reconnaissent que les actions menées par les associations "ont contribué à l’acceptation des homosexuels par la société", la majorité des personnes interrogées demeure dubitative quant à leurs actions (NDLR. aucune des associations contactées n’a daigné répondre de façon officielle à notre enquête sur l’adoption. Cela nous semblait pourtant une bonne occasion pour celles-ci de s’exprimer). Les avis des homosexuels de province deviennent carrément négatifs à propos d’Act up. Cette association de défense des malades du Sida, qui s’est fait connaître par des initiatives quelquefois situées à la limite de la légalité fait presque l’unanimité contre elle. Elle est jugée (à tord peut-être) trop démonstrative et trop radicale. En province, on n'aime pas déranger. A l’inverse, AIDES est plébiscitée par tous et toutes. Cela s’explique par une volonté d’action sur la durée, en profondeur, dans le respect de tous les citoyens. Les bénévoles de l’association sont présents dans tous les départements français et œuvrent pour venir en aide à tous les malades du sida. Un véritable travail de fourmis, effectué souvent loin des médias, qui porte ses fruits. Enfin, il faut noter que quelques associations à but plus ludique ont fleuris ça et là en province. Il faut peut-être y voir le signe de la fin du temps des revendications, et par-là, le début de l’acceptation des homosexuels par notre société bien-pensante.

Un jour pour toujours

Les homos s’amusent et ce n’est pas d’aujourd’hui. Avec la multiplication dans les métropoles régionales des gay-prides, on a l’impression qu’en pouvant s’exprimer au grand jour et de façon si exubérante, la communauté homosexuelle aurait enfin pu se libérer du carcan judéo-chrétien pour goûter aux plaisirs de la vie. On s’aime et on s’amuse, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. La preuve, autrefois les personnalités politiques se battaient pour y être vues. Plus maintenant. Vu de l’extérieur (de la province, donc), la gay-pride livre de plus en plus une image faussée de la réalité homosexuelle. D’autant que les médias se délectent de ces images de follasses surexcitées qui n’ont rien à voir avec la réalité quotidienne de province. Car si nombreux sont les homosexuels (surtout les hommes) qui admettent avoir des rencontres fugaces, on est bien loin de l’image d'un S. B… ou du gay baisant à couilles rabattues tous les mecs qui croisent son chemin. Bien sûr il existe dans les métropoles de provinces des lieux de dragues (bar, boîtes, saunas). Bien sûr on trouve sur Internet des annonces très chaudes d’hommes à la recherche d’un partenaire d’une nuit. Mais rassurez-vous bonnes gens, la communauté homosexuelle de province n’est pas un lupanar géant! On n’y rencontre pas plus d’obsédés sexuels que chez les hétéros qui eux, sont de plus en plus nombreux à fréquenter les clubs et sites libertins. Et sauf erreur, on recense moins de pédophiles chez les homosexuels que chez les curés. En fait, cette enquête révèle que, nous, hétérosexuels bien à l’aise dans nos convictions, nous nous gourons complètement sur l’idée que nous nous faisons de la sexualité et des aspirations amoureuses du troisième sexe. Amours sauvages et libertinages, c’est le cliché qui accompagne dans notre cerveau l’évocation de l’homosexualité. Et ce n'est pas parce qu'un ministre a évoqué les plaisirs pédophiles dans un roman que les homosexuels de France sont tous soupçonnables de pédophilie. Il existe dans cette communauté des délinquants sexuels. Mais pas plus qu’ailleurs. "Il n’y a pas de fumée sans feu, sauf par temps de brouillard", disait Coluche. Il faut croire que nos certitudes sont bien embrumées. A la question "Pensez-vous vivre un jour une relation amoureuse durable?" Toutes et tous ont répondu oui. De plus en plus d'homosexuels de province parlent volontiers de famille plutôt que de drague. Beaucoup précisent qu’ils vivent en couple depuis plusieurs années et que tout va bien, merci. Eh oui, ma petite dame, les homosexuels ont aussi un cœur, une âme. Nous sommes loin des folies parisiennes et des prêtres violeurs. Quant à l'adoption d'enfants par les couples homosexuels, les avis sont étonnamment partagés. Du côté des couples lesbiens, on est pour à cent pour cent et l'adoption est une démarche engagée ou envisagée pour tous les couples bien installés. Par contre, du côté des hommes, une petite majorité est contre. Les raisons invoquées sont au nombre de trois: soit ils ne se sentent pas capables ou pas prêts, soit c'est le blocage du qu'en dira-t-on, soit ils estiment qu'un enfant a besoin d'une mère. Et parmi ceux qui sont pour l'adoption, il y a ceux qui l'envisagent et ceux qui n'en éprouvent pas le besoin ou l'envie. Est-ce parce qu'ils sont noyés dans la masse, mais tous les couples gays qui envisagent ou ont entamé une démarche d'adoption résident dans une grande agglomération. C'est à croire qu'au fin fond de la France, on n'est pas encore prêt à accepter de rencontrer sur un petit chemin ensoleillé un couple d'homme promenant un gamin en poussette. Ce n'est pas que le Français des campagnes soit plus homophobe que le Français des villes, c'est juste que les changements se font au rythme lent des saisons.

Sentiments d’insécurité

En attendant de trouver le grand amour, on fait comme tout le monde. On drague, on flirte, on s’embrasse, on fait l’amour entre deux portes, entre deux histoires sérieuses, on se fréquente sérieusement quelques jours ou quelques mois. Qui n’a jamais fait cela? L’amour est une grande aventure, tant pour les hétéros que pour les homosexuels. Une aventure dangereuse, parfois. Depuis les années 80, la mort rôde et frappe les imprudents. Le sida s’étant développé en premier lieu dans la communauté homosexuelle, les lesbiennes et les gays sont toujours soupçonnés d’être en quelque sorte les vecteurs de cette terrible maladie. Ne le cachons pas, beaucoup d'hétéros ressentent encore un sentiment de malaise physique en la présence d'homos. Un peu comme lorsque l’on se trouve en présence de rats. Une sorte de peur ancestrale. La peur de l'inconnu. Pourtant... S’il est vrai que la trithérapie a entraîné la croyance (chez certains homos comme chez certains hétéros) que l'on guérirait du sida, il est aussi vrai que les multiples campagnes de préventions menées par les associations et l’Etat ont ancré chez les homosexuels des habitudes d’hygiène qui ne sont pas prêtes de s’effacer. Toutefois le combat du préservatif est loin d'être gagné. Bref, on est un peu plus serein mais toujours ultra vigilant. Pas le cas de tout le monde, non? Tenez, faisons un petit test: parmi tous les hétérosexuels de votre entourage, célibataires ou époux volages: comptabilisez celles et ceux qui "oublient" parfois ou souvent d’avoir des rapports protégés. Vous serez surpris. Peu importe la raison évoquée, cette attitude déplorable n’est rien d’autre qu’un crime. Le sida et l’hépatite sont des prédateurs que l’on ne peut ignorer. En province, dans les petits bleds, on a gardé le bon sens paysan, et le préservatif semble être un élément incontournable de la vie sexuelle des homos. Pas de relation sans capote, c’est ce que presque tous les célibataires ou couples papillonneurs ont répondu. Quatre couples bien installés (dont un couple féminin) ont précisé qu’ils font régulièrement un test HIV, comme une sorte de garantie sur l’avenir.

Le bonheur sans fard

Malgré ce petit bout de latex que l’on doit garder présent à l’esprit et ailleurs, les homosexuels que nous avons interrogés disent être plutôt contents d’habiter en Province. Paris présente certes à leurs yeux quelques atouts indéniables: l’anonymat, donc la tranquillité, y semble garanti (les homosexuels aussi ont des idées reçues). Tout comme la tolérance qui fait quelquefois défaut en province. Et puis à Paris, les lieux de rencontre ou de divertissements sont foison. Seulement voilà, la ville lumière n’attire pas pour autant les papillons homosexuels. En fait, il ressort de notre enquête que la vie en province est décidément plus agréable malgré tout. Moins de stress, moins de "gens bizarres", moins de superficialité dans les rapports humains. Bref, en province le bonheur est dans le gazon! En fin de compte, nous nous apercevons que cette communauté qui nous intrigue, nous dérange, nous fait parfois peur, n’est pas si différente de nous. Les homosexuels aiment, rêvent de grandes et belles histoires d’amour, se déchirent parfois, et voient quelques-uns uns d’entre eux plonger avec délices dans un océan d’excès aux conséquences souvent dramatiques: des êtres humains, comme vous et moi…

Enquête réalisée par

Bertrand Cailac

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