Voyance en ligne : quand le “divertissement” devient une tromperie
Voyance en ligne : quand le “divertissement” devient une tromperie
Il faut appeler les choses par leur nom. Depuis plusieurs années, certaines plateformes de voyance en ligne se retranchent derrière une qualification commode : la voyance serait un simple « divertissement ». Une formule rassurante, juridiquement utile, mais profondément éloignée de la réalité. Car derrière les écrans, derrière les consultations à la minute et les promesses d’éclairage sur l’avenir, il n’y a pas des joueurs. Il y a des personnes.
Ces personnes ne viennent pas chercher un loisir. Elles ne « consomment » pas la voyance comme on regarde une série ou comme on joue en ligne. Elles viennent avec leurs doutes, leurs angoisses, leurs espoirs. Une rupture, une solitude persistante, une inquiétude face à l’avenir, un moment de fragilité. Voilà ce qui pousse à consulter. Imaginer un instant que ces femmes et ces hommes « jettent de l’argent par la fenêtre pour se divertir » relève d’un déni inquiétant. C’est méconnaître profondément la réalité humaine de ces pratiques.
Qualifier la voyance de divertissement n’est pas neutre. C’est une manière de contourner les responsabilités. C’est éviter de regarder en face la vulnérabilité d’une partie des consommateurs. C’est, au fond, installer une fiction juridique qui protège davantage les plateformes que les utilisateurs. Or, cette fiction devient aujourd’hui problématique, car elle permet de banaliser des pratiques qui, dans les faits, touchent à l’intime.
Dans le même temps, la question de la transparence reste entière. Les échanges entre clients et praticiens transitent par des interfaces techniques que les utilisateurs ne maîtrisent pas. Peu savent précisément ce qu’il advient de leurs conversations, de leurs confidences, de leurs doutes exprimés parfois dans des moments de grande fragilité. Sont-ils enregistrés ? Conservés ? Exploités ? L’information existe peut-être, quelque part, dans des conditions générales longues et peu lisibles. Mais peut-on considérer qu’un consommateur est réellement informé lorsqu’il ne comprend pas ce à quoi il consent ?
Plus troublant encore, certaines de ces plateformes accueillent des professionnels du droit, notamment des avocats, au sein d’un univers mêlant voyance, coaching et accompagnement personnel. Cette coexistence interroge. Le secret professionnel de l’avocat n’est pas une option, c’est un principe fondamental. Peut-il être pleinement garanti dans un environnement technique contrôlé par un tiers ? Le client, lui, perçoit-il clairement la différence entre une consultation juridique encadrée et un échange informel sur une plateforme commerciale ? Le doute, ici, n’est pas permis.
Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur une profession ni de nier l’existence de pratiques sérieuses et éthiques. La voyance existe, elle s’inscrit dans une tradition, et elle peut être exercée avec rigueur. Mais ce qui est en cause aujourd’hui, ce n’est pas la pratique en elle-même. C’est son encadrement, ou plutôt son absence d’encadrement adapté à l’ère numérique.
Les plateformes ne peuvent plus se présenter comme de simples intermédiaires. Elles organisent l’offre, fixent les règles, orientent les comportements, perçoivent des commissions. Elles structurent un marché. À ce titre, leur responsabilité est engagée.
Il est temps que les pouvoirs publics prennent la mesure de cette réalité. La protection des consommateurs ne peut s’arrêter là où commence le numérique. Il est nécessaire de clarifier les règles, d’exiger une transparence réelle sur les pratiques, et de mettre fin à des qualificatifs trompeurs qui ne correspondent pas à l’usage réel de ces services.
Car au fond, la question est simple. Peut-on continuer à considérer comme un divertissement une activité vers laquelle se tournent des personnes en situation de fragilité ? Peut-on accepter que cette ambiguïté serve de fondement à un modèle économique ?
À ces questions, il devient urgent de répondre. Youcef SISSAOUI / Président de l’INAD